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L’un des plus grands architectes belges, toujours actif à 92 ans

André Jacqmain, un imaginaire salué

André Jacqmain enchaine les récompenses en ce moment. Citoyen d’honneur de La Hulpe, Pôle d’Or d’Ottignies, cet archi-tecte de haut vol, pionnier du postmodernisme, voit une nouvelle fois sa formidable carrière saluée. L’occasion de s’attabler avec lui.

La démarche est moins tranchante qu’auparavant mais l’œil est toujours alerte. Les phrases s’enchainent comme quand il multipliait les coups de crayon. Sans perdre de temps. De manière réfléchie et précise. À 92 ans, l’architecte André Jacqmain fréquente encore et toujours les bureaux de l’atelier d’architecture qu’il a fondé à Genval en 1967. L’un des plus grands bureaux belges. Le La Hulpois a passé la main en 2003, mais il vient encore régulièrement donner l’un ou l’autre conseil à la jeune génération.


Pas de carte de visite

André Jacqmain, c’est une carrière énorme. Un architecte de haut vol, pionnier du postmodernisme. On lui doit en Brabant wallon la bibliothèque des Sciences à Louvain-la-Neuve, la maison Laval au golf du Bercuit (en pierre brute sans aucun angle droit), la maison communale de La Hulpe, l’immeuble BMS au Parc de l’Alliance (Braine-l’Alleud) ou encore la transformation du site de Dolce à La Hulpe. Autant d’exemples étonnants de son imagination sans limite. « Le restaurant universitaire du Sart-Tilman à Liège reste ma réalisation la plus surprenante, explique-t-il dans son bureau de l’Atelier d’Architecture de Genval. Quand je revois les plans aujourd’hui, c’était une folie. C’était extrêmement complexe. Nous l’avons conçu comme un monolithe, l’inverse de ce que l’on fait aujourd’hui. La maison Urvater à Rhode-Saint-Genèse a également un caractère particulier. C’était la découverte du lyrisme. Il n’y a pas d’autres maisons comme celle-là. C’est un peu ma marque de fabrique : je me suis ingénié à ne pas avoir de carte de visite, à ne pas proposer deux projets similaires. »

Au fil de sa carrière, André Jacqmain a multiplié les rencontres, certaines ayant une influence plus importante que d’autres. Comme celle de l’architecte Henry Lacoste, la plus marquante. Son enseignement l’a marqué au fer rouge. Les trois frères Strebelle, le designer Jules Wabbes, le collectionneur Bertie Urvater (qui lui commanda une exemplaire maison-musée) font également partie de ce premier cercle. « L’architecte Claude Strebelle m’a beaucoup apporté. Je considérais l’architecture par le raisonnement alors qu’il faut la prendre par la sensation. La chose la plus importante est de sentir le terrain et les désidératas du client. Le reste, ce sont des détails. Il est capital de dessiner le projet ensemble. Chacun doit progresser vers l’autre. » Ajoutons que le travail de Le Corbusier a également eu une grande influence sur lui. 

Avec pratiquement septante années de métier au compteur, on pourrait se dire que l’homme est un vrai passionné. Que son talent était inné et fait pour l’architecture. Ce qui n’est, étonnement, pas le reflet de la réalité. « Mon père est décédé quand j’étais très jeune. S’il n’était pas mort, je serais devenu avocat. » Son moteur au fil des ans ? « Aucun en particulier. Je voulais faire de la peinture. Cela vous engage tout de suite alors que l’architecture engage aussi quelqu’un d’autre. » Le ton semble quelque peu déprimé. Voire déprimant. Surtout quand on lui demande de donner un conseil aux jeunes architectes : « Qu’ils fassent autre chose ! C’est trop compliqué. Il faut un temps fou pour faire aboutir un projet. Et celui-ci est de plus soumis au diktat de financiers qui ne connaissent rien à l’architecture. Il faut tout le temps aller vite. Comme pour le bâtiment de Glaverbel (ndlr : tout rond) où le projet a dû être rentré en huit jours. Aujourd’hui, il faut, en plus, continuellement se distinguer. On vit une période sans mesure, contrairement à ce que l’on a connu en 1968.»


Une évolution mitigée de l’archi

Et quand il jette un coup d’œil sur l’architecture contemporaine, son enthousiasme est mesuré. « Sur le plan de l’esthétique, je trouve que l’évolution n’a pas été dans le bon sens. L’objet monolithe a une constance de pensée. Tout va dans le même sens. Or, aujourd’hui, les architectes travaillent par couches. Plus aucun n’est d’ailleurs capable de dessiner à la main. Enfin, ne dramatisons pas les choses. Il y a des choses pires dans la vie… À vivre vieux, on s’aperçoit, par exemple, que les bâtiments vieillissent toutefois bien plus vite que les architectes (rires). »


> Xavier Attout


Article issu du mensuel Espace-Vie n°235.