Centre culturel du Brabant... / Archives / TERRITOIRE / Architecture / Quatre jeunes architectes brabançons se penchent sur leur métier
ENTRETIEN

Quatre jeunes architectes brabançons se penchent sur leur métier

 « Lancer son propre bureau reste une exception »

Espace-vie a réuni mi-septembre quatre architectes brabançons d’une trentaine d’années qui ont lancé leur bureau. De quoi évoquer leur vision du métier, les difficultés de travailler seul ou encore leur perception de l’architecture en Brabant wallon.


Autour de la table, on retrouvait Thibaut Nutelet (30 ans, Lasne), Cédric Goedhuys (36 ans, Chaumont-Gistoux), Julien Gourdin (31 ans, Nivelles) et Xavier Vander heyden (38 ans, Ottignies). 


Vous avez chacun ouvert votre bureau. Par choix ou par obligation?


Cédric Goedhuys : Par choix. J’ai d’abord travaillé dans un bureau d’une quinzaine de personnes où la première année je n’effectuais que de petits travaux. Je suis ensuite parti chez un maitre de stage qui était seul, où j’étais certain de mieux apprendre mon métier. Ce bureau a eu moins de travail et j’ai donc dû me mettre à mon compte. Cela n’a pas été facile, d’autant que le statut d’indépendant n’est pas aisé.  


Thibaut Nutelet : Pendant mes stages, j’avais déjà des projets privés. Au fil des ans, cela s’est étoffé. Il y a deux ans, j’avais de plus en plus de difficultés à combiner le travail au sein d’un bureau et celui de ma propre activité. J’ai donc décidé de lancer mon bureau. Cela se passe bien puisque j’ai engagé une collaboratrice il y a cinq mois. Même si ce n’est pas facile tous les jours… Mais je reste passionné !


Xavier Vander heyden : J’ai travaillé pendant cinq ans dans un bureau. Mes projets personnels ne cessant de croitre, je me suis mis à mon compte. Pendant mes études, je ne pensais pas du tout avoir mon bureau. Je travaille aujourd’hui avec quatre autres architectes indépendants . Il me serait impossible de payer des salariés. 


Julien Gourdin : Ma situation est un peu plus particulière car je travaille encore en sous-traitance pour le bureau DDV. Je prends toutefois davantage de projets à mon compte au fil du temps. J’ai commencé par la famille, les amis, les amis des amis. La transition est compliquée : passer d’un travail dans un bureau à celui d’indépendant à temps plein n’est pas facile. Il y a beaucoup d’hésitations.


A votre âge, avez-vous l’impression d’être des cas à part en possédant votre propre bureau?


C. G. : C’est clair que c’est rare. Beaucoup préfèrent travailler dans un grand bureau. De cette manière, ils n’ont pas de responsabilités à prendre.

T. N. : De ma promotion à Saint-Luc, il n’y en a qu’un ou deux qui ont aujourd’hui leur propre bureau.


Qu’est-ce qui est le plus compliqué dans votre métier? Trouver des clients?


C. G. : Ce métier est basé sur le relationnel. Dans un premier temps, les projets dépendent de son cercle d’amis et de son cercle familial. Les clients arrivent parfois par hasard, mais c’est rare. Le bouche-à-oreille est la carte de visite la plus efficace. J’estime que si les architectes pouvaient faire de la publicité, comme cela se passe dans certains pays, ils vivraient bien mieux.


J. G. : Les publications ou les prix peuvent également parfois apporter certains clients.


X. V. : Entretenir un réseau prend beaucoup de temps. Nous n’avons pas suffisamment d’argent pour envoyer des collaborateurs démarcher des clients, contrairement aux grands bureaux.


L’accès aux marchés publics est compliqué pour les jeunes puisqu’ils doivent montrer des références. Comment améliorer cette situation?


C. G. : La seule solution est de s’associer avec un bureau plus important.


T. N. : Dans le domaine des marchés publics, le plus compliqué est d’avoir le temps de présenter un projet. Car si je perds le marché, je ne suis pas rémunéré. Cela m’empêche également de travailler sur d’autres projets. Je pense que de grands bureaux peuvent se le permettre mais pas des petits bureaux.


X. V. : C’est une question complexe. Contrairement à la pensée ambiante, j’estime, vu le niveau d’exigence demandé pour ce type de projet, qu’il est nécessaire d’avoir certaines références. Une solution alternative serait que les pouvoirs publics sélectionnent en amont cinq bureaux qui pourraient présenter un projet. Ils recevraient alors un défraiement. Mais le principal problème est que les marchés publics sont souvent remplis d’erreurs.


L’avenir : pessimiste ou optimiste?


C. G. : Optimiste, à certaines conditions. Depuis un an, j’ai davantage de projets. J’estime qu’il sera nécessaire d’augmenter la taille du bureau pour s’adapter au projet et être plus réactif. Pour moi, un petit bureau d’architecture n’existera plus d’ici dix ans. Le client sera obligé de passer par un clé-sur-porte ou de faire appel à un bureau plus important. Ce sera grossir ou disparaitre. Les couts seront trop importants et les gros promoteurs prendront le dessus. L’architecture se concentrera sur les gros projets. 


X. V. : Je suis plutôt pessimiste pour ma part. Aujourd’hui, la clientèle qui fait construire une maison représente deux beaux salaires. Construire une maison en dessous de 250000 euros devient très compliqué. Les budgets coutent de plus en plus chers. Dans l’unifamiliale, je pense que cela ne va pas être facile. Seuls les plus aisés feront appel à un architecte. Et ils iront prioritairement vers des bureaux plus expérimentés. Par contre, je pense qu’un architecte sait faire beaucoup de choses et qu’il peut se réorienter facilement. J’estime aussi qu’une solution pour améliorer la condition des architectes indépendants serait qu’ils travaillent en coworking. Ils hésitent parfois car ils pensent qu’ils sont concurrents. Mais c’est une piste à envisager.


T. N. : Je suis d’un naturel optimiste donc je vais poursuivre dans cette voie. Du travail, comme pour des rénovations ou des extensions, il y en aura toujours. Mais ce n’est pas ce qui est le plus rentable pour un architecte.


«La fonction n’est pas assez valorisée»


> Les stagiaires : stop ou encore?


T.N. : Avoir dix ans d’expérience pour engager un stagiaire est un laps de temps beaucoup trop long. Je serais prêt à passer un examen pour avoir un stagiaire plus tôt. Il faut voir au cas par cas, mais j’y serais favorable.


X. V. : Pour moi, un stagiaire n’est pas rentable pour un petit bureau. Il demande trop d’attention. Il me faut quelqu’un de plus compétent directement. Je préfère payer les gens au mérite plutôt qu’à l’ancienneté.


> Quelles relations avez-vous avec les communes?


X. V. : En matière d’urbanisme, elles changent trop souvent d’avis. Il est par exemple anormal que la Région wallonne et les communes n’aient pas les mêmes avis sur un même dossier.


J.G. : Il y a une certaine frilosité des pouvoirs publics. Le collège communal souhaite le plus souvent rester dans les prescriptions. Il suffit d’ouvrir une publication pour s’apercevoir que les trois quarts des projets  contemporains sont réalisés sont en Flandre.


C. G. : J’estime qu’il est difficile de faire passer des projets contemporains en Brabant wallon, même s’il y a une évolution ces dernières années. Mais elle est davantage liée aux nouveaux matériaux et aux nouvelles normes.


X. V. : Certaines communes sont plus ouvertes que d’autres. La compétence des échevins est également problématique. Les avis des architectes communaux sont loin d’être toujours suivis. Les politiques veulent parfois prendre toutes les décisions, sans y connaître grand chose. 


> Les honoraires, un problème ?


T. N. : On nous demande de faire des miracles avec 50000 euros. L’architecte semble être celui avec lequel on peut toujours négocier ou marchander. Mais non (rires) ! Pour les petits projets d’extension, j’applique désormais un forfait et non plus un calcul par rapport au pourcentage des travaux. C’est la seule manière de ne pas travailler à perte.


C.G. : Mon maitre de stage me disait qu’on travaille toujours avec sa génération et qu’un architecte gagne bien sa vie quand cette génération a de bons revenus. à 36 ans, depuis un an, je sens la différence. Le regard des gens a également évolué au fil de temps. J’ai gagné en crédibilité.


X.V. : Les gens ont l’image de l’architecte qui est cher. Mais c’est faux. On trouve normal qu’une  sociérté d’entreprise générale prenne 18 % de frais de coordination mais le client rechigne quand l’architecte prend 8 %. 


J.G. : Il y a un réel problème de valorisation de la profession d’architecte. Les gens pensent qu’on est leur ami et que nous devrions leur faire des cadeaux. 

Le problème, c’est que l’on facture une somme importante avant que la construction ne débute. Ils ne comprennent pas toujours.


> Xavier Attout


Article tiré du mensuel Espace-Vie n°235.