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CARTE BLANCHE

Les architectes s’opposent au passif obligatoire

Vincent Dehon est architecte au sein du bureau GS3 et mandataire à l’Ordre des Architectes.

«Selon un sondage de l’Ordre des Architectes, 78,74% des architectes s’opposent au passif obligatoire.»


Bâtiment basse énergie, passif, énergie zéro... en quelques années les exigences énergétiques des bâtiments et les standards qui les accompagnent se sont imposés aux architectes. Le pouvoir politique a légiféré en Région bruxelloise et a l’intention de le faire en Région wallonne. Le Conseil francophone et germanophone de l’Ordre des Architectes (Cfg-OA) voulait connaitre l’avis de ses membres. Il a pour ce faire lancé un sondage «standard passif dans la construction : qu’en pensent les architectes?»

Les résultats sont sans appel : 72,80 % des architectes se disent en mesure de concevoir un bâtiment passif. Et surtout, 78,74% des architectes sont «contre» le passif obligatoire.

Mais alors que les «spécialistes» de la construction - les architectes - sont majoritairement opposés à un standard passif obligatoire, comment expliquer que le politique cherche à tout prix à imposer ce standard? Comment expliquer qu’on fait mine d’ignorer le simple fait que les architectes y sont franchement opposés? Aveuglement idéologique?


Pas le recul nécessaire pour juger


Que dit-on dans l’autre camp, du côté de la Plateforme Maison Passive (PMP) par exemple (lobbying propassif) : que les architectes opposés au «passif» sont des ignares - «C’est de leur méconnaissance que nait leur crainte d’entrer dans la révolution passive !» Le sondage prouve le contraire. On dit encore qu’il était forcément marginal, partial, orienté... On se doit de réfuter avec force ces propos fallacieux et de constater que les arguments avancés par la PMP ne sont pas corrects. On a beau dire que les signes sont encourageants, que nombre de réalisations passives se construisent sans problèmes majeurs... Faut-il rappeler que la garantie légale sur les constructions est de 10 ans dans notre pays? Dispose-t-on du recul suffisant pour vérifier que les immeubles passifs ne sont pas autre chose que de dangereux prototypes? N’oublions pas non plus que bien souvent les heureux propriétaires de ces logements se sont endettés pour 20 à 30 ans pour s’offrir leur rêve. Espérons qu’il ne vire pas au cauchemar.

Au-delà de tous les arguments techniques, idéologiques... Un immeuble passif coutera toujours davantage qu’un immeuble classique, ne fût-ce que parce qu’il faut plus de matière pour le construire. Affirmer qu’un jour construire passif coûtera moins cher que de construire classique comme le fait la PMP est un non-sens pour ne pas dire un vilain mensonge. La seule manière de faire tendre les prix du passif vers ceux du classique est de recourir au «downgrade». C’est-à-dire de diminuer l’équipement de la maison, de réduire la surface de vitrage, la qualité des finitions... Bref de construire plus simple et plus petit. Savez-vous qu’aujourd’hui pour donner un exemple, le Bruxellois moyen n’a déjà plus de revenus suffisants pour «acquérir un bien au prix du marché bruxellois privé»? Le Wallon n’est guère mieux loti dans certaines villes. Comment fera-t-on demain, lorsque le «passif» aura encore fait grimper l’ardoise? Nos régions auront-elles la capacité de subsidier ces logements? Sans quoi ils risquent fort de rester vides. Pourtant les besoins en logements sont énormes (plusieurs dizaines de milliers).


Le PEB aussi critiqué


Le sondage de l’Ordre des Architectes s’est également intéressé au logiciel PEB actuellement utilisé pour mesurer les performances énergétiques des bâtiments lors des demandes de permis d’urbanisme aussi bien en Wallonie qu’à Bruxelles. Seuls 10,34% des architectes pensent que les résultats obtenus par le logiciel correspondent à la réalité et 55,94% trouvent le logiciel «liberticide». On peut affirmer sans prendre beaucoup de risques que les calculs à n’en plus finir, que les centaines de paramètres destinés à affiner que le K et le E, sont vécus par l’architecte comme une forme de privation de sa liberté de penser. Le devoir de conseil de l’architecte amputé, privé de libre arbitre, limité à l’application des normes a-t-il encore du sens? Ce sont des questions qu’il est légitime de se poser à l’aube de l’arrivée en masse de législations «liberticides» invoquées au nom de l’urgence «terre en danger».

Un monde en mutation a besoin d’innovation, l’innovation a besoin de souplesse, d’ouverture d’esprit et non de dogme. Alors, même si la «bataille est perdue» laissez au moins le droit aux architectes de penser autrement.


Article issu du numéro d'octobre 2013 de notre mensuel Espace-Vie.

Vous pouvez le télécharger et le consulter librement en cliquant ici.